Un parallèle entre "choc culturel" et "éveil corps-esprit"

Comme professeurs de yoga, nous sommes confrontés à toutes sortes de situations allant dès plus dramatiques au plus farfelues. Non seulement parce que nous invitons le corps à se mouvoir dans un espace donné selon des indications précises, mais aussi parce que nous invitons chaque personne qui pratique le yoga à abandonner un flux incessant de pensées et à laisser place à un vide au niveau de l’esprit. Pour ma part, j’ai été confrontée cette semaine à une situation qui se reproduira sûrement : gérer un conflit de groupe.

Comme le dit mon maître en yoga : « Bien que le professeur de yoga ne soit pas un thérapeute « professionnel », il doit être capable de faire face aux réalisations que le yoga va provoquer chez ses élèves. »

Avec les semaines qui passent et les cours qui se suivent, il vient un moment où, à mes yeux et à mon ressenti, le yoga fait effet. Je sens chaque femme qui s’évalue mais parfois, qui se dévalorise. Après un certain nombre de cours consécutifs d’une semaine à l’autre, la constance se transforme peu à peu en réflexion personnelle et amène les femmes à bouillonner sur leur tapis! Comme si le « presto » allait sauter! Comme si la fumée leur sortait par les oreilles! Elles deviennent très irritable, très impatiente envers elle-même et envers les autres. Ce phénomène très physique leur fait ressentir une panoplie d’émotions négatives : colère, stress, anxiété, hyperventilation, crise d’angoisse. Elles en vivent quelques unes lors des cours de yoga, mais aussi durant leur semaine (selon leur dire). Moi, à chaque semaine, j’arrive au cours posée, calme, sereine, remplie d’amour et de compassion, d’ouverture à moi-même et, je vois dans leurs yeux que ça les agresse, que ça les déstabilise, que ça les rend nerveuse. Durant la pratique, je les accompagne verbalement sur de petits détails : « Je relâche les tensions au niveau de ma mâchoire. Je prends conscience des tensions dans mon visage au niveau du front, de mes sourcils, de mes paupières et tranquillement je détends, en me concentrant sur mon souffle, ces parties de mon corps. » Ces « petits détails » les font s’exaspérer, les font être vraiment impatientes!

C’est là que ça commence à être intéressant et surtout très VIVANT!

Des avenues insoupçonnées s’ouvrent en elles.

Des émotions qui étaient enfouies depuis longtemps refont surface, aussi simple soient-ils que de la colère ou de l’impatience.

Elles sont en train de toucher à quelque chose de puissant au fond d’elles-mêmes!

Le volcan, qui s’était « contrôlé » depuis plusieurs années, car il n’est pas bien vu de laisser la lave couler, ça pourrait faire mal aux autres, est en train de gronder de l’intérieur! Il veut éclabousser, éclater, s’exprimer, donc!

 

Du choc culturel à l’adaptation personnelle

 

Lors de mes études au Certificat en coopération internationale à l’Université de Montréal, nous avons vu un diagramme sur les étapes du choc culturel. Je l’ai gardé dans mes dossiers car je trouvais qu’il pouvait bien représenter certaines étapes dans notre vie. Ainsi, pour moi, ce que les femmes sont en train de vivre, c’est un processus tout à fait normal. Ce sont les étapes vers l’adaptation!

Selon Kalervo Oberg, anthropologue, l’expression « choc culturel », se résumerait par une expérience de stress ou de désorientation vécue par la personne qui doit apprendre à vivre dans une nouvelle culture. Si on fait un parallèle avec ce que vivent les femmes, elles doivent apprendre à vivre avec différents aspects d’elles-mêmes qu’elles ne voulaient pas voir.

Puis, toujours selon l’anthropologue, le choc surviendrait parce que l’individu quitte un milieu familier et connu (le corps-esprit avant le yoga) pour se plonger dans un milieu inconnu (le corps-esprit après le yoga). Il y aurait alors une perte des nombreux repères qui orientaient leurs actions de tous les jours.

Le choc culturel, ou appelons-le ici « l’éveil corps-esprit », pour faire un parallèle avec le yoga, est représenté par une courbe en « U » divisée en trois grande étapes : la lune de miel (sentiments d’euphorie et d’excitation à l’idée de commencer une nouvelle activité, beaucoup d’attentes, la perception exotique de l’activité, attitude positive), la crise (lorsque la constance, l’effort et la persévérance doivent prendre le dessus : désillusion, jugements, désorientation, pertes de repères, frustration, ennui, irritabilité, hostilité envers le nouveau, fatigue) et l’adaptation (se fait de façon graduelle, avec patience, acceptation consciente, non-jugement, découvertes de nouvelles valeurs et de nouvelles perceptions, construction d’un sentiment d’appartenance fort et solide, diminution de l’isolement, identification d’un juste milieu propre à soi-même, le nouveau devient petit à petit l’habituel.

Il est important de préciser que ces étapes se mélangent, s’entrecroisent et ont une durée différente selon les personnes.

Comment les femmes réussissent à surmonter le « choc-culturel »?

Il n’y a pas de recette miracle!

De potion magique!

Ou même de baguette magique!

Cependant, il y a l’accompagnement psychosocial que j’offre aux femmes et qui a été très important afin de gérer le conflit suivant : une femme s’emporte envers une autre car elle lui a prise la place où elle voulait installer son tapis de yoga. Le ton est monté, un face à face à presque eu lieu et des objets ont été déposés au sol de façon brusque.

Ayant entendu du coin de l’oreille gauche et ayant vu du coin de mon œil droit l’événement, j’ai abordé le cours en demandant si quelqu’un pouvait me dire qu’est-ce qui c’était passé voilà cinq minutes. Silence. Personne ne le savait. Elles me regardaient avec des points d’interrogation dans les yeux, ne sachant pas de quoi je voulais parler. En une fraction de secondes, j’ai compris qu’elles avaient oublié. Qu’elles avaient oublié cet épisode de « violence ». Volontairement ou non? Je ne sais pas. Mais en les regardant cheminer, parler et interagir depuis quelques temps, je comprends que cette situation leur était habituelle, normale. Qu’il n’y avait pas à en faire une discussion (de 35 minutes…).

 

Prendre des risques, mais savoir revenir au point de départ

 

Je me suis alors lancée! J’ai soulevé ce que j’avais perçu de l’événement afin qu’elles le confirment ou l’infirment. Elles l’ont confirmé. C’est alors que nous sommes entrés dans une gestion de conflit : écoute et expression des versions des femmes impliquées, écoute et expression des commentaires des autres femmes ET intervention rapide sur le ton et les paroles violentes qui montaient dans la salle.

Ça y est! Les volcans s’exprimaient! Une femme se leva et voulait partir! Une autre commençait à trembler et se recroquevilla sur elle-même! Une autre se leva et partie vers la porte de sortie, ses bottes d’hiver aux pieds avec… rien d’autre! La tension était au plus haut point dans la classe! S’il y avait eu un thermomètre à cet instant, je suis certaine que la chaleur serait montée d’au moins 4 degrés!

Avec toute la compassion et la délicatesse du monde, j’ai exprimé mon désir aux femmes qui voulaient quitter de rester et d’entendre MA version des faits. Que je ne me sentais pas respectée comme personne impliquée avec le groupe si elles quittaient. Qu’après avoir fait lumière sur cette situation et qu’après la fin du cours, elles pourront prendre la décision qu’elles voudront : revenir ou non aux prochains cours. Que je trouvais important qu’elles restent jusqu’à la fin du cours cette fois-ci car elles étaient impliquées, elles aussi dans ce groupe. Que nous étions toutes responsables, ici et maintenant, de ce qui se passait.

Durant 35 minutes, donc, j’ai usé de mes capacités relationnelles afin d’amener une réflexion de groupe mais personnalisée. Afin de leur faire prendre conscience d’un tas de « réactions », positives comme négatives. Afin de leur faire voir plusieurs facettes de cette situation. Afin de « vivre » le « yoga » avec elles, de vivre les effets de façon verbale. Et surtout, afin de ramener un équilibre relationnel dans la salle. Ça, c’était magique! C’était grandiose! C’était marquant! C’était ce qu’on appelle de la « communication non-violente » et intelligente, entre femmes adultes!

Il y a eu des excuses, des accolades, des rires, des pleurs, des sourires, des étincelles dans les yeux et des malaises.

Mais, il y a eu aussi une reconnaissance de leur part de la façon avec laquelle je leur ai « apprise » à gérer un conflit.

Alors, si nous reprenons le diagramme du « choc culturel », où nous situerons-nous dans les prochains cours? Bonne réponse! Dans la courbe qui remonte tranquillement vers l’adaptation!

Il y aura encore, sans aucun doute, des périodes plus creuses, plus déplaisantes à vivre. Mais, cette situation nous a toutes amené, je crois, à grandir! À laisser exprimer le « trop plein » qui était enfoui depuis quelques temps. À regarder nos comportements, nos réactions et regarder l’impact sur les autres.

Pour moi, c’est ça aussi le Yoga avec un grand Y!

Namasté!

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Noemie Huet Gagnon

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