Quand il ne se passe rien.

« La sagesse nous enseigne que rien n’est important. Le cœur nous enseigne que tout est important »

 

Dans mon travail, je suis souvent amenée à me poser cette question : « que se passe-t-il quand il ne se passe rien? » Autrement dit, je tente de percevoir tout ce qui peut émerger sous une parole trop évidence, sous un silence, derrière une scène banale. C’est souvent à partir de ce questionnement qu’un texte ou qu’un sujet de recherche émerge. Pourquoi je parle de ça? Parce que c’est probablement la façon la plus simple de comprendre l’expérience que j’ai vécue lors d’une retraite de méditation avec l’organisme Voie Boréale.

Je ne suis pas une spécialiste de la méditation. En fait, je ne médite presque jamais même si je me le promets chaque jour. Pourtant, j’ai depuis longtemps l’envie de participer à une de ces retraites silencieuses, peut-être avec l’espoir naïf que l’expérience soit si puissante qu’elle me transforme à jamais – et en mieux. Je me suis donc lancée en m’inscrivant à «Ma cabane au Nirvana», une retraite de quatre jours dans un cadre qui me semblait idyllique. Le site est au cœur de la forêt dans le Parc régional de Lanaudière, à côté d’une rivière assez profonde pour se baigner, et mène à des kilomètres de chemin pédestres. Les cabanes en bois, dans lesquelles nous dormons, ont été construites dans les arbres. En arrivant sur place, j’ai la fugace illusion d’être en vacances et j’enfile mon maillot de bain pour plonger immédiatement dans la rivière en délaissant le véritable objet de ma présence. Il me rattrape quelques dizaines de minutes plus tard avec la présentation du programme et l’explication des consignes à suivre pour les jours qui suivront. C’est le début de quatre jours d’enseignements, de méditations assises et marchées de six heures du matin à neuf heures du soir, dans ce qui est appelé le «noble silence» : silence de la parole, du corps et de l’esprit. Toute forme de communication est interdite : les gestes, la parole, l’écriture et même les échanges de regard sont proscrits. Il est toutefois possible de parler avec l’enseignant ou avec les organisateurs si nécessaire par un système de note que l’on écrit sur un tableau et auquel le destinataire nous répond de la même façon.

Ce silence, j’en avais peur, mais il devient vite précieux. Habituellement, je ne me promène jamais sans mon carnet et un stylo (et un livre, et mon téléphone, et mon ordinateur…) parce qu’il me faut sans arrêt archiver, ce que je vois, ce que je ressens, ce que j’entends, dans l’idée de m’en servir comme matériau pour un texte futur. C’est donc une épreuve de taille que de renoncer, pendant plusieurs jours, à noter tout ce qu’il se passe. Toute cette expérience ne pourrait-elle pas être le point de départ d’une très bonne nouvelle littéraire? Et comment l’écrire si je ne conserve pas les menus détails qui permettent de rendre un texte vivant et vibrant, et que j’aurais inévitablement oubliés à la fin du séjour? Plusieurs fois, je manque de craquer et me précipite vers ma cabane où je n’ai pas réussi à ne pas emmener un carnet – juste au cas où bien-sûr. Mais je parviens à me ressaisir. À la fin du deuxième jour, je sens que c’est en train de céder, que je suis en train de renoncer au besoin de retenir tous les événements de mon quotidien. L’archiviste en moi se rassure en se disant que, de toute façon, les choses vraiment importantes émergeront à nouveau. Mais je prends aussi plaisir à admettre la futilité des pensées qui me viennent à l’esprit. La plupart n’ont pas besoin d’être partagées, et celles qui ont de la valeur n’ont pas forcément besoin d’être entendues par quelqu’un pour exister. Elles existent en moi. Elles ont de la valeur même quand elles ne sont là que pour moi. Après quelques temps, j’ai même l’impression qu’il ne me sera plus jamais possible de supporter le bruit continu des conversations et le flot des textos auxquels je suis habituée. (Malheureusement, je me trompe).

« Mais je sens que le silence s’en prend aussi à d’autres sphères, comme mon désir de contrôle par exemple »

 

Le silence est un matériau riche pour s’abandonner. Comme je viens de le dire, il nous force à abdiquer devant notre besoin de tout retenir. Retenir dans le sens de garder en mémoire, mais aussi dans celui de s’accrocher : s’accrocher aux bons moments, à un objet, à une personne, à la vie… L’un mène à l’autre pour moi : en renonçant à conserver une belle formulation qui me vient en tête, une image, une impression, je travaille aussi sur ma peur que les choses s’arrêtent, que la vie s’arrête. Mais je sens que le silence s’en prend aussi à d’autres sphères, comme mon désir de contrôle par exemple. Puisque, dans le silence, il est impossible de revendiquer quoique ce soit, comme si nous étions redevenus des nourrissons soumis à des décisions qui ne sont jamais les nôtres mais sont censées être prises pour notre bien. Toutes les heures, une cloche qui sonne nous indique qu’il est l’heure de nous rendre du lit au coussin de méditation, du coussin de méditation au réfectoire, du réfectoire à la forêt. Quand je regarde les méditants aller silencieusement, tête baissée, je nous vois comme un troupeau de vaches, et ça ne me pose aucun problème. Au contraire, je ressens un soulagement totalement inattendu à ne rien avoir à choisir : ce que je vais manger, à quelle heure, où je vais travailler, sur quel dossier, etc. La quantité de choix que je dois faire au quotidien me gruge énormément d’énergie. Je m’en rends d’autant plus compte lorsque Pascal Auclair, l’enseignant, déroge à l’emploi du temps pour nous inviter à choisir, individuellement, où l’on souhaite faire notre prochaine méditation. Immédiatement, je m’agite, me demande ce que je veux, si je préfère rester dans la salle de méditation ou aller méditer dehors. Il me faut profiter de cette liberté. Je pense à ce vieux rocher au milieu de la rivière, dont la forme serait idéale pour m’y assoir en lotus, mais il est déjà pris. «Si tu n’étais pas une éternelle indécise…» «Tant mieux, elle, au moins, doit être capable d’en profiter». Je m’assieds ailleurs, mais les moustiques et les mouches noires jouent les troubles fêtes. Je regarde les autres méditants, j’ai l’impression qu’ils profitent tellement mieux que moi de cette liberté pour vivre la meilleure méditation de leur séjour. Je pense: «je suis une calamité, un cas désespéré, je ne sais jamais ce que je veux, je veux toujours ce que les autres ont», et ça continue comme ça jusqu’à ce que la cloche qui sonne me fasse réaliser que je viens de passer une heure entière dans une agitation continuelle.

 

Je ne peux pas vraiment raconter tous les états par lesquels je suis passée, par lesquels on passe quand on s’astreint, dix heures par jour, à ne rien faire d’autre qu’essayer d’être présent. Pour le faire, il me faudrait d’ailleurs me débarrasser des a priori que j’ai envers ce monde-là, «les gens qui méditent et qui en parlent», la naïveté qui l’entoure, la difficulté de parler des bienfaits que ça procure sans avoir l’impression de perdre de son esprit critique, de ressembler à une de ces caricatures qu’on croise parfois dans les cours de yoga et qu’on se promet de ne jamais devenir. Ce que je peux dire, c’est que ça secoue. Ça secoue tellement qu’on se retrouve nez à nez avec des trucs qu’on pensait avoir réglés depuis longtemps, ou qu’on ne suspectait même pas être en nous. Mais quand l’agitation finit par capituler…

 

Les enseignements que Pascal Auclair nous prodigue deux fois par jour aident à passer au travers de cette agitation. J’ai justement choisi cette retraite parce qu’elle est donnée par lui dont je suis de temps en temps les cours (car oui, on peut prendre des cours de méditation – je le conseille même fortement à ceux qui veulent en faire une pratique régulière). Pascal Auclair est plongé dans les enseignements bouddhistes depuis une vingtaine d’années. Il s’inspire des enseignements reçus en Asie mais aussi en Occident pour enseigner une approche de la méditation qui refuse le dogme. C’est probablement une des raisons pour laquelle son enseignement me séduit. J’apprécie sa manière de répéter sans arrêt que Bouddha était quelqu’un qui ne laissait pas de notes derrière lui et qu’il était le premier à dire «ne me croyez pas, vérifiez par vous-mêmes». Et puis, il y a aussi ce qu’il incarne, sa présence est profondément chaleureuse et humble. Sa présence est souple, et fragile aussi. Oui, il porte cette fragilité qui semble nous répéter que même cette sagesse-là, douloureusement acquise, peut vaciller, que tout vacille sans arrêt.

« Bouddha était quelqu’un qui ne laissait pas de notes derrière lui. Il était le premier à dire « ne me croyez pas, vérifiez par vous-mêmes »

 

C’est pendant un de ses enseignements que je rencontrerais justement cette phrase : «La sagesse nous enseigne que rien n’est important. Le cœur nous enseigne que tout est important», qui me rappellera cette préoccupation qui oriente mes recherches et dont je parlais en introduction : être attentif à ce qu’il se passe quand il ne se passe rien. Si un observateur extérieur nous regardait, il aurait l’impression qu’il ne se passe rien du tout ici. Tout est calme, ralenti, silencieux, réduit à l’essentiel. À l’intérieur de ce silence pourtant, ça bouillonne, une avalanche d’obsessions, d’angoisses, d’appréhensions, de désirs, et même quand tout ça finit, pour une seconde, par se taire, une voix se met à commenter que «ça vient de se taire et que ça fait du bien» et embarque sur un «pourquoi» qui relance le brouhaha. La sagesse est en train d’essayer de m’enseigner que ce bruit n’est rien, qu’il n’existe pas vraiment. Et dans le même temps, le cœur s’ouvre et m’apprend à le regarder avec clémence, à tout regarder avec clémence.

 

 

Littéralement, c’est un véritable combat de titan qui a lieu en silence. C’est aussi une belle leçon d’humilité à travers laquelle je passe en serrant les dents et en gonflant les muscles jusqu’au moment où «ça» craque et que des larmes me submergent sans que je ne comprenne pourquoi.

J’ai souvent raconté dans mon entourage cette scène du très beau film Take this Waltz de Sarah Polley, qui est la scène clé du film : Margot, l’héroïne qui s’interroge si le vide qu’elle ressent fait partie d’elle ou est dû à ses choix de vie, parle avec son futur amant. Ce dernier lui demande pourquoi elle est toujours si agitée (Je préfère le terme «restless» à cause de sa construction par la négation «sans repos»). Pour répondre à la question, Margot évoque le souvenir de sa petite nièce à l’époque où elle était bébé. Quand la petite pleurait, Margot faisait tout ce qu’elle pouvait pour identifier la source du problème. Neuf fois sur dix, elle y parvenait. Mais il y avait ces quelques fois où les larmes n’étaient dues ni à la faim, ni à la peur, ni à une rage de dents. Elle continue: «Parfois, un rayon de soleil tombe d’une certaine façon sur le trottoir et ça me donne juste envie de pleurer. La seconde d’après, c’est fini. Et je décide, parce que je suis une adulte, de ne pas succomber à cette mélancolie temporaire. Je pense que c’est ce qui arrivait parfois à la petite Tony: elle avait juste un moment comme ça, un moment où on ne sait pas comment ni pourquoi. Elle se laissait juste aller dedans, et personne ne pouvait la calmer. C’était juste elle, elle et le fait d’être vivant, d’entrer en collision»

 

Quand j’ai été submergée par les larmes – le troisième jour de la retraite – j’ai essayé moi-aussi d’identifier la source de ma tristesse, de mettre des mots dessus. Si j’avais pu, à ce moment-là, dire à quelqu’un ce qu’il m’arrivait, j’aurais sans aucun doute trouvé une explication très rationnelle, et tout à fait plausible à ces larmes, et le fait d’en parler m’aurait calmée. Quand j’aurais repensé par la suite à cette expérience, j’aurais été incapable de la séparer des mots qui l’avaient étiquetée. Mais ce soir-là, j’étais dans le «noble silence», alors je n’ai rien dit, et j’ai continué de pleurer dans le silence de la salle de méditation. Puis nous nous sommes levés, nous avons quitté la salle en chantant quelque chose en sanskrit dont je ne me souviens plus mais qui creusait la mélancolie, et nous avons été jusqu’à l’étang. Des bougies flottantes avaient été déposées sur l’eau. Nous avons continué à chanter pendant que chacun de nous puisait un verre d’eau dans une vasque qui était restée toute la journée dans la salle de méditation pour le vider dans le lac en faisant un souhait. Cette eau était symboliquement chargée de tout ce qu’il s’était passé et tout ce qu’on avait essayé de mettre autour de nous. J’ai pensé que chacun de nous faisait le même vœu, quelque chose de plus grand qu’eux, de très généreux. J’en ai été convaincue. Le chant, les bougies dans la lumière du crépuscule, la dévotion avec laquelle chacun vidait son verre d’eau dans la rivière ont remplacé mes larmes de tristesse en larmes de joie, la mélancolie en gratitude. Rien ne s’était passé pourtant. Mais ce n’est probablement pas pour rien que le souvenir de cette scène était survenu, de ce film qui pose la question du manque. Qu’est-ce qu’il manque? Qu’est-ce qu’il me manque pour être, pas forcément heureuse, mais sereine? Que dois-je faire? Changer de vie? Combler ce vide par quoi? Ce manque n’est-il pas intrinsèque à moi, au fait d’être vivant? C’est la question qui anime l’héroïne et explique ses choix dans le film. Dans la méditation, on est avec ce vide. Sans pause. Sans fuite possible dans le divertissement ni compensation dans l’amour, la nourriture ou le sexe. Je ne sais pas si la méditation finit par combler ce vide. Elle m’a aidée à me tenir avec lui dans l’adversité, dans la compassion, dans la tendresse et dans la frustration.

 

Je le disais. Je ne suis pas une spécialiste de la méditation. Je la pratique en dilettante, même si je me promets tous les jours d’être plus assidue. Mais cette retraite m’a donné quelque chose que je voudrais cultiver. Un tout petit peu de sagesse, une sagesse du cœur, tant pis pour les expressions clichées. À la fin du 4e jour, et dans les journées qui ont suivi, je n’étais plus «restless». J’étais lente, et terriblement sensible, comme si ces quatre jours m’avaient ôté des couches de peau qui me séparaient de l’extérieur, et j’aimais ça. C’est passé depuis. Mais je me suis mise à méditer un peu plus souvent.

Andréa C. Henter

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Andréa C. Henter

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  1. Merci très inspirant !

  2. En faisant une recherche, je tombe sur ce texte qui décrit tellement bien mon état d’âme durant ce séjour.
    Contente de te lire chère Andréa.
    Annie, une de tes trois « co-chambreuses » durant ces quatre jours

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