La piste Chilkoot : la ruée vers le… yoga

Durant le mois d’août, j’ai décidé de prendre une pause de ma pratique de yoga quotidienne (Sādhanā) pour observer les effets d’une telle décision. Quels seraient les impacts sur mon corps physique, émotionnel, mental et spirituel ?

C’est au cours d’une récente ascension de la piste Chilkoot que je réalisa les impacts d’une telle décision. Finalement, j’en conclus que le yoga me servait dans plusieurs situations de ma vie, dont celle-ci. Étrange ? Peut-être… mais j’ai envie de vous partager, supers yoginis, un compte-rendu de ces prises de conscience.

La piste Chilkoot… la Chil quoi ?

La montée du col Chilkoot - 1898

La montée du col Chilkoot – 1898

Avant d’aller plus loin, je dois d’abord vous décrire brièvement la piste Chilkoot. Il s’agit d’une randonnée s’étalant sur 53 km, partant de l’Alaska à Dyea pour se terminer à Bennett en Colombie-Britannique. Elle peut se faire en une journée ou en plusieurs jours. J’ai réalisé ce trajet en compagnie de deux joyeuses comparses en trois jours. Tout le long du parcours, on y rencontre d’époustouflants paysages, très contrastés, en passant par la forêt humide de la côte nord-ouest du Pacifique, la toundra alpine et la forêt boréale subalpine. Les paysages sont magnifiques, mais son histoire est surprenante. Pendant de nombreuses années, la piste Chilkoot fut une voie de transport essentielle utilisée par les Autochtones, les Tlingits en particulier, qui surveillaient jalousement le col et dont les activités commerciales étaient fort importantes entre différentes tribus. Néanmoins, en 1896, la rumeur d’une importante découverte d’or au Yukon commença à se répandre dans les médias et en moins d’un an, des milliers de chercheurs d’or éventuels, y compris hommes, femmes et enfants, se ruèrent sur la piste Chilkoot, la route la plus courte et la plus connue pour aller vers le Klondike. On prétend qu’environ 100 000 personnes se seraient déplacées de la côte ouest des États-Unis pour se rendre à Dawson, espérant y trouver de l’or. Seulement 30 à 40 000 d’entre elles arrivèrent à destination et c’est d’ailleurs suite à cet événement qu’est créée la ville de Dawson. Il faut se rappeler qu’en 1893, c’est la Grande Panique, une dépression économique effroyable aux États-Unis. Les gens n’ont donc plus rien à perdre pour trouver de l’or… C’est ainsi que se fait connaître la Piste Chilkoot. Des campements de milliers de personnes se déploient alors tout le long de la piste, incluant hôtels, restaurants, magasins. On y installe même un téléphérique pour monter la marchandise en haut du col qui est à plus de 1200 mètres. Tout cela ne durera qu’un an puisque la construction du chemin de fer de la White Pass and Yukon Route, facilite finalement grandement le transport de Skagway en Alaska à Bennett.

Tout au long du parcours, on peut y voir des vestiges de ce passé… Cannes de conserve, câble de téléphérique, semelles de bottes et divers débris longent le sol. Il faut aussi préciser que la police à cheval du Nord-Ouest canadien exigeait une tonne de marchandise par personne pour assurer leur survie pour au moins un an dans ce territoire nordique. Tout était pesé avant la montée du col. Le calcul se résume ainsi: chaque personne transportait 50 livres de matériel sur son dos. Elle devait donc faire le trajet environ 40 fois pour réunir la tonne de vivres exigée. C’est énorme. J’ai donc pensé très souvent à ces gens et ressenti beaucoup de respect face à ceux-ci lorsque je foulais leur pas, moi qui n’avait que 35 livres sur le dos et qui faisait le parcours une seule fois…

Et le lien avec le yoga ?

Plusieurs… J’ai réalisé combien le yoga était pour moi une pratique essentielle dans ma vie, qui me donne un certain équilibre. J’ai aussi utilisé, finalement, certaines techniques pour faciliter la réalisation de cette expérience.

Montée du col… de l’escalade, rien de moins! Excellente pratique de dharana, de concentration.

Mental – Émotionnel

Dans ma Sādhanā, j’y inclus des pratiques de Dhāraṇā (concentration) et Dhyāna (méditation). En arrêtant celles-ci, je me suis rendue compte que mes pensées avaient grandement augmentées et qu’elles étaient très fantaisistes. Je suis de nature à en produire beaucoup (dosha vata prédominant)… Des pensées de peurs et de scénarios imaginaires m’envahissaient (Vṛtti), à tel point que, durant ces trois jours, je n’ai dormi qu’environ 8 heures au total. Il est certain que j’étais dans un contexte complètement inconnu, dans des conditions extrêmes. Dormir dans une tente en pleine forêt entourée d’ours peut éveiller divers scénarios, c’est certain! Je reste toutefois convaincue que les pratiques quotidienne de méditation et de concentration m’aident à diminuer mon flot de pensées et à les observer plus clairement. Par contre, lors de la montée du col, j’y ai vu un excellent exercice de Dhāraṇā. Je devais littéralement faire de l’escalade. Je devais me concentrer à mettre les mains et les pieds au bon endroit pour arriver en haut en un… morceau. C’était une genre d’extase difficile à décrire. Ma comparse me disait que c’était pour elle une forme de méditation… Nous avons toutes deux fait la même observation lors de cette montée. Enfin, lorsque je me sentais découragée au cours de certaines ascensions ou descentes, j’entonnais, presque inconsciemment, un mantra de Ganesh pour m’aider à surmonter ce découragement. Des mantras de Shiva apparaissaient également à l’occasion dans ma tête… La chanson « The eye of the Tiger » habitait parfois mes pensées, ce que je trouvais très drôle! Étrangement, elle me donnait confiance et courage… C’est bien les mantras, mais les tounnes aussi! Cela me permettait de me concentrer au lieu de disperser mes pensées.

Inde, 2011, Hampi. Illustration de la posture Tadasana.

Physique

Au niveau physique, je constate que les Āsanas (postures) m’ont apporté endurance et ténacité pour cette expérience. Tout au long de l’année, je me suis tonifié le corps grâce à ces postures et j’ai développé une endurance physique. Je suis certaine que ces pratiques m’ont aidé à garder mon énergie tout au long du trajet. Le yoga donne et équilibre l’énergie (prāṇa). Également, les prāṇāyāmas (exercices de contrôle de la respiration) ont été fort utiles pour me procurer, entre autres, une certaine chaleur dans les moments froids et humides (bhastrika). D’ailleurs, j’observais régulièrement ma respiration. Lorsque son rythme augmentait, je respirais plus en profondeur ou diminuait quelque peu la cadence de mes pas. Aussi, je respirais et j’expirais par le nez tout le long de la marche, surtout dans les montées, afin de conserver mon oxygène et mon énergie, tout comme je le fais dans les postures. J’ai tenté d’utiliser le prāṇāyāmas Viloma avec rétention à l’expiration pour m’endormir, mais sans succès. Les pensées l’emportaient… Je me suis par contre rappelé que lors des prochaines randonnées, s’il y a lieu, je pourrai utiliser le yoga nidra pour rattraper le sommeil perdu, me donner de l’énergie et retrouver une certaine concentration. J’ai également porté attention à la posture Tadāsana (la Montagne) afin d’être dans l’axe. Conclusion: ce n’est pas évident avec un sac de 35 livres sur le dos. Dans les sentiers plats, il était possible de garder cette posture en marchant et je notais d’ailleurs le maintient de mon énergie contrairement lorsque je me penchais vers l’avant. Par contre, dans les montées, je n’avais pas le choix de porter mon corps vers l’avant afin de ne pas tomber dans le vide! Je pensais alors à ces femmes vues en Inde lors d’un voyage en 2011 qui portent leurs énormes cruches d’eau et autre matériel sur la tête, en gardant cette posture. Mais qu’en est-il lorsque l’on a un sac sur le dos? Pas évident… Enfin, j’ai revu aussi mes limites physiques, ce que me fait prendre conscience le yoga. Après trois jours de marche, je ressentais des étirements dans les genoux… signe évident que cette marche devait prendre fin. Les genoux étant très fragiles et sollicités par ce type d’activité, je me suis promis de ne pas faire trop souvent de telle randonnée, pour le bien-être de ma santé.

Psychologique

J’ai noté un parallèle évident avec les gens ayant fait ce parcours à la fin du XXIe siècle. Bien que je ne les ai jamais rencontrées, je présume que ces personnes devaient démontrer de la volonté de fer (ou d’or !), de la foi, du courage, de la conviction et de la persévérance pour arriver à destination dans des conditions extrêmes. Lorsque je pratique le yoga, je dois, comme eux, démontrer ces qualités, en plus de développer de la discipline (tapas). Développer ces aspects avec la Sādhanā m’a permis, à plus petite échelle, de les appliquer au parcours. J’ai donc dû surmonter des peurs, me convaincre de réaliser un tel défi, me faire confiance et vivre le moment présent le plus possible. Aussi, j’ai réalisé l’importance du travail collectif. Seule, je n’aurais sûrement jamais surmonté un tel défi. À trois, c’est plus motivant. Nous sous sommes beaucoup encouragées et soutenues tout le long du parcours, ce qui m’a touchée. Avant le départ, nous avions établis des objectifs communs et individuels pour la bonne réalisation de ce projet. Durant le périple, nous les avons quelquefois remis sur la table afin de veiller au bien-être de toutes et de réaliser que finalement, ils se… concrétisaient. L’humour a également aidé à banaliser certaines situations. Il peut être parfois une politesse du désespoir… mais il fait tout de même du bien et détend l’atmosphère.

Sprirituel

Être en nature me rappelle combien je suis si petite face à ces paysages divins… Mais qu’en même, j’en suis partie intégrante. Lorsque j’arrive au sommet d’une montagne, comme en haut du col de la Chilkoot, il m’est impossible de rester insensible face à ce paysage, à sa force et à la tranquillité qui s’en dégage. Je me convainc qu’il y a en quelque chose plus grand que moi, qui est en moi. Les mots ne sont pas assez justes pour d’écrire un tel ressenti. On doit le vivre.

Une excursion qui vaut de l’or

Cette excursion m’a fait reconnaître l’importance de la pratique du yoga dans mon quotidien et tous ces bienfaits. Je suis comblée d’en prendre conscience. Je suis également emplie de gratitude envers tous les professeurs et guides qui m’enseignent les bienfaits de cette pratique.

Un employé du U.S. National Park Service nous a raconté la brève histoire de cette piste mythique. Il la termina sur cette note, cohérente avec la pratique de yoga.

Tous ces gens avaient espoir de trouver de l’or… Bien qu’une telle chose ne s’est malheureusement pas concrétisée pour la plupart d’entre eux, ils se sont, à quelque part, trouver eux-mêmes. Ils ont surtout découvert leurs propres compétences et leurs forces (construire des bateaux, des abris de fortune, des commerces, surmonter le froid, développer d’immenses efforts physiques, etc.) avec l’aide d’une foi inébranlable en cette quête, de la ténacité, de la volonté et de l’espoir.

Plus j’évolue en yoga, plus je me connais et me découvre des compétences et des forces, comme ces gens. Cela vaut de l’or.

Fin du parcours, en compagnie des deux joyeuses comparses du parcours!

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Julie Jignasa

Julie Jignasa

Julie Legault ou Jignasa est passionnée de yoga et est diplômée de L’École de Hatha yoga Satyam. Elle pratique le yoga depuis plus de 15 ans. Elle a séjourné dans des ashrams Satyananda en Australie, Nouvelle-Zélande et en Inde. C’est à ces endroits qu’elle fut initiée au style de vie « yogique » et qu’elle y a entre autres découvert le Kirtan, chant de dévotion, qu’elle pratique régulièrement. Elle enseigne le yoga chez Soham Yoga et en privé. Julie a aussi été agente de développement culturel à la Ville de Montréal pour le réseau Accès culture pendant 9 ans. Elle a fait des études universitaires en histoire de l’art, communication et muséologie. Tout comme le yoga, l’art est pour elle une façon de se connecter à soi, à sa nature profonde, de même qu’aux autres.
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  1. Quel beau témoignage Julie. C’est inspirant et incarné. Merci de ce partage que je vais partager à mon tour.

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