Qu’est-ce que l’intensité?

Ces jours-ci, je me questionne sur l’intensité dans les cours de yoga… et dans la vie en général. Pratiquant régulièrement le Hatha yoga en plus de l’enseigner, je me rends compte que le concept d’intensité n’est pas perçu de la même façon chez les gens dans un cours… comme dans le vie. J’en suis donc venue à me questionner sur le sujet et vous partage mes réflexions sur celui-ci. Qu’est-ce donc l’intensité et qu’elle est ma perception de celle-ci?

Qu'est-ce que l'intensité ?

DÉFINISSONS L’INTENSITÉ

Selon le petit Larousse (allons-y avec les classiques), il s’agit « d’un très haut degré d’énergie, de force, de puissance atteint par quelque chose ». Il s’agit également d’une « quantité d’électricité que débite un courant continu pendant l’unité de temps ». C’est en fait une unité de mesure qui, selon ma compréhension, est relative et variable, selon l’interprétation de chacun. Pour certain, l’intensité dans un cours de yoga concorde avec le nombre de postures effectuées dans le cours: plus il y en a, plus c’est intense. Pour d’autres, le cours a été intense si le corps a abondamment transpiré. Pour d’autres, il s’agit des étirements : plus ils ont senti leurs muscles s’étirer, plus le cours a été intense. Pour d’autres, l’intensité se trouve dans la difficulté de réalisation des postures.

INTENSITÉ = SATISFACTION?

L’institut national de la santé publique Québec a réalisé une étude en 2006 dans laquelle il tente de mesurer l’intensité d’un individu dans une activité physique. Dans l’introduction du rapport, les chercheurs se questionnent sur cette unité de mesure difficile à cerner: « Un des problèmes majeurs, dans le cas de l’intensité, est le qualificatif utilisé lorsqu’on veut décrire le niveau d’effort (faible, moyen, etc.) déployé par un individu. Comment peut-on décrire, de manière assez « réaliste », la sensation associée à un niveau d’effort particulier* ? » C’est donc difficile à mesurer. Je crois par contre que la réception de cette intensité selon chaque personne est une façon de la définir. Je crois aussi que souvent, intensité est associée avec satisfaction. Pour certain, c’est satisfaisant d’avoir transpiré dans un cours. Pour d’autres, c’est troublant, donc non satisfaisant de ne pas être en mesure de faire une posture, malgré l’intensité et l’effort donnés dans celle-ci. Pour d’autres, ce n’est pas intense de tenir une posture plus d’une minute… Tout ceci relève de l’interprétation et aussi de notre propre constitution physique, voire de notre éducation.

MA COMPRÉHENSION DE L’INTENSITÉ… AVEC LE TEMPS

J’enseigne le Hatha yoga, système de yoga visant la purification du corps et l’observation de nos constructions mentales afin de tendre à l’équilibre. Ce système comprend maints outils à travers les 8 ashtangas: codes de conduite social et personnel (yamas, niyamas) postures, respiration, concentration, méditation, réalisation. Dans la section des postures (asanas), je les maintiens quelque temps (encore ici, le temps est relatif selon le type de postures… Pour certaines personnes, une minute paraît comme une heure et pour d’autres, cela semble 5 secondes). J’ai réalisé que cette technique correspondait à mes besoins. Si je définie moi-même mon intensité, je dirais que je suis une personne qui s’implique avec un haut taux d’énergie dans ce que j’entreprends: toujours dans l’action, souvent entrain de penser à demain, de faire des listes, de vouloir débuter de nombreux projets et j’ai beaucoup de difficulté à m’arrêter. Au début de ma pratique de yoga, je faisais plutôt du yoga dans le mouvement, dans l’enchaînement rapide de postures, car cela, je croyais, me correspondait davantage. Jusqu’au jour où j’ai découvert le Hatha yoga. Prendre plus de temps pour entrer dans les postures et les tenir plus longtemps me permet de prendre conscience de l’alignement le plus cohérent possible et des diverses parties du corps engagées ou sollicitées. Cela m’enracine et me permet de me concentrer sur ce qui se passe dans mon corps lors de la tenue des postures. Je pratique donc ma concentration. J’y trouve beaucoup d’intensité dans ce processus, mais une intensité différente. J’amène ainsi un certain niveau d’énergie, de force, de puissance pour atteindre quelques chose, en l’occurrence, moi-même. Cela me donne une réelle conscience de qui je suis par l’observation des différents muscles engagés dans celles-ci, mais aussi dans l’observation de mes pensées durant la tenue des postures. Certaines asanas font travailler ma patience, ce qui est nécessaire car je dois la développer. Cela me ramène à ma respiration aussi… et dans le moment présent, parfois. Il y a des jours où j’y vais un peu plus intensément dans les postures, d’autres où je rétrograde pour respecter l’état dans lequel je suis. Je réalise que l’intensité ne se trouve pas dans le nombre de postures effectuées ni dans le nombre de litres de transpiration… L’intensité pour moi est le degré d’énergie que je mets à réaliser les postures, voire même dans toutes (ou presque!), les actions de ma vie. J’essaie d’équilibrer mon intensité. Il y a des journées ou j’ai intensément (sans jeux de mots!) besoin d’un yoga restaurateur par exemple… Ce que je fais afin d’être plus en cohérence vis-à-vis mes besoins, mes états.

Lorsque je guide un cours, j’observe l’intensité des gens dans leur posture. Parfois, certaines personnes m’apparaissent mettre trop d’intensité dans leur pratique. Je dois donc les aider à apprendre à rétrograder ou à respecter leurs limites, ce qui peut être est difficile pour certains individus. Au contraire, je dois encourager et stimuler des gens à aller un peu plus loin dans leur posture afin d’augmenter leur intensité. Relié aux doshas tout cela? Peut-être, probablement…

 

 arbre penché par le vent

OUI MAIS…

Comment ne pas vivre avec beaucoup d’intensité alors que tout va si vite dans notre société, où tout est de plus en plus intense, où les sens sont constamment sollicités et le silence se faisant de plus en rare en milieu urbain? Il semble que nous ayons toujours besoin d’avoir plus, d’être plus, de sentir plus, de goûter plus, d’être plus intense… Un article qui rapporte nombreux propos du philosophe et répérateur de moto (oui oui! Lisez pourquoi dans cet article) Mathieu Crawford** m’a fait réfléchir à ce sujet, lié de près à l’intensité. Vivant en milieu urbain, où les sens sont constamment sollicités, je présume que les gens, sans s’en rendre compte, recherche cette même intensité parfois dans les cours de yoga. “Le monde ­actuel privatise le silence qui rend possible l’attention et la concentration” soutient Mathieu Crawford. Par exemple, allez au cinéma. Remarquez à quel point le son est parfois fort, les couleurs de plus en plus vives… Aussi, remarquez le son ambiant. Il y a toujours du son ou de la musique partout ou presque dans les lieux publics, comme si le silence était quelque chose qui faisait peur puisque nous ramenant à nous-mêmes (hypothèse?). « […] Nous avons laissé transformer notre attention en marchandise, ou en « temps de cerveau humain disponible […] ; il nous faut désormais payer pour la retrouver. On peut certes batailler, grâce à une autodiscipline de fer, pour résister à la fragmentation mentale causée par le « multitâche ». Résister par exemple devant notre désir d’aller consulter une énième fois notre boîte mail, notre fil Instagram, tout en écoutant de la musique sur Spotify et en écrivant cet article… Mais l’autorégulation est comme un muscle, prévient Crawford. Et ce muscle s’épuise facilement. Il est impossible de le solliciter en permanence. L’autodiscipline, comme l’attention, est une ressource dont nous ne disposons qu’en quantité finie. C’est pourquoi nombre d’entre nous se sentent épuisés mentalement.»

Je crois qu’il faut parfois, à l’inverse, vivre intensément et faire des folies pour s’émanciper en stimulant nos sens. Par contre, il faut savoir se tourner davantage vers soi, en soi (Pratyara) afin de garder notre énergie, ne pas trop la dissiper. Tout est une question d’équilibre et de perception de cette intensité.

Crédit: Photothèque Le Soleil

Écrire sur ce sujet n’est pas facile car il est vraiment propice à diverses interprétations. On peut être intense dans notre pratique de yoga, mais avec une certaine douceur. On peut par contre y aller plus intensément pour se stimuler parce que nous en avons besoin. Au fond, il faut être à l’écoute de soi. Je crois que c’est ici qu’il faut investir notre intensité, ce qui est en soi un processus quotidien. Et le yoga nous permet de pouvoir repérer notre propre intensité et de jouer avec en vue de l’équilibrer.

« Le yoga est une pratique qui développe la tolérance face aux conséquences d’être soi-même. »Bhagavad Gitta

Et nous permet ainsi de mesurer notre intensité, à quelque part…

« Vivre en pleine conscience, ralentir son pas et goûter chaque seconde et chaque respiration, cela suffit.  » Thich Nhat Hanh

C’est peut-être cela l’intensité, finalement… Ces unités de mesure proposés par Thich Nhat Hanh peuvent devenir notre mantra de vie si nous le voulons, avec une intensité équilibrée…

Et si nous mettions tous un peu plus d’intensité dans la joie, l’amour, le bonheur, la paix envers soi-même ? C’est peut-être, entre autres, ici qu’il faudrait investir notre intensité…

* Bertrand Nolin, Institut national de santé publique Québec, INTENSITÉ DE PRATIQUE D’ACTIVITÉ PHYSIQUE : DÉFINITIONS ET COMMENTAIRES, 2006, p. 1 https://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/591-IntensitePratiqueActivitePhysique.pdf

** Weronika Sarachowicz, COMMENT LE MONDE ACTUEL A PRIVATISÉ LE SILENCE., 2016.

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Julie Jignasa

Julie Jignasa

Julie Legault ou Jignasa est passionnée de yoga et est diplômée de L’École de Hatha yoga Satyam. Elle pratique le yoga depuis plus de 15 ans. Elle a séjourné dans des ashrams Satyananda en Australie, Nouvelle-Zélande et en Inde. C’est à ces endroits qu’elle fut initiée au style de vie « yogique » et qu’elle y a entre autres découvert le Kirtan, chant de dévotion, qu’elle pratique régulièrement. Elle enseigne le yoga chez Soham Yoga et en privé. Julie a aussi été agente de développement culturel à la Ville de Montréal pour le réseau Accès culture pendant 9 ans. Elle a fait des études universitaires en histoire de l’art, communication et muséologie. Tout comme le yoga, l’art est pour elle une façon de se connecter à soi, à sa nature profonde, de même qu’aux autres.
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  1. Excellent article! Merci Julie!

  2. Très bel article qui résonne bien en moi. Oui, vivre intensément avec courage et passion grâce à notre guide le yoga ! Merci.

  3. Gwen

    Un bon article également qui touche à ce sujet et qui apporte de la bonne matière pour la réflexion : http://laurencegay.com/2014/02/22/faut-il-se-faire-violence-en-yoga/

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