Du spirituel dans l’art et dans [le yoga] en particulier

Dernièrement, je faisais du ménage dans la maison. Je suis tombée sur un travail réalisé à l’Université en l’an 2000. Dans le cadre de mes études en histoire de l’art, je devais résumer en quelques pages le livre du peintre russe Wassily Kandinsky, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier. Je me souvenais alors que ce livre m’avait apporté de belles révélations lors de sa lecture. Or, résumer sa pensée avait été complexe et ardu puisque ce livre est dense en matière, en idées et en concepts somme toute abstraits, mais fort intéressants et pertinents. J’ai relu ce travail en plus de nombreux passages de ce livre récemment. Et cela me saute maintenant aux yeux: selon mon interprétation, les propos de Kandisky sont, à quelque part, liés à la philosophie du yoga. J’avais donc envie de faire état de ce parallèle pour vous.

Sans titre, Wassily Kandinsky, mine de plomb, aquarelle et encre de chine, 64,8×49,6 cm, 1910? 1913?, Musée national d’Art moderne, Paris

Mise en contexte Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier

Wassily Kandisky est un peintre né en Russie en 1866 et mort en 1944. On dit de lui qu’il est le père de l’abstraction en peinture. Avec l’arrivée de la photographie au début du XIXe siècle, les peintres se remettent en question. Maintenant qu’il est possible de figer le temps de façon réaliste et encore plus concrète avec le procédé photographique, quel est le rôle et l’utilité des peintres? Et bien, ils travaillent avec la COULEUR. De là s’ensuivent divers courants en peintures qui visent à redéfinir la peinture: impressionnisme, pointillisme, fauvisme, etc. Le but des peintres de ces courants était de composer avec la couleur tout en montrant au monde des éléments figuratifs (paysages, natures mortes, etc.). Par contre, Kandisky lui, se questionne… L’homme, comme la peinture prétend Kandisky, est en période de transition, passant du superficiel au spirituel et du figuratif à l’abstrait. Il précise que le peintre devrait se laisser influencer par sa spiritualité tout comme l’a fait le musicien depuis des siècles puisque pour lui, la musique est le langage de l’âme. Pour le peintre, la seule façon d’y parvenir est d’entrer en contact direct avec son âme. La forme devra tendre vers l’abstraction en laissant tomber la copie de la nature, ce qui exprimera le véritable langage de l’âme de l’artiste. Or, doit-on pour autant abandonner les formes figuratives? Kandisky prétend que oui puisque l’artiste est libre, s’il en prend conscience. La seule règle qui lui est imposée reste celle de la nécessité intérieure. Si l’artiste entre en contact avec son âme, il saura quelles formes créer, peu importe sa forme, son mouvement (haut, bas) et son assemblage sur le support. Les seules limitent restent les siennes. Pour y parvenir, l’artiste doit refuser toutes les théories et les écoles d’art puisqu’après tout, les théories précèdent l’art. C’est l’âme qui dicte la créativité de l’artiste, non les théories. « Notre époque est celle de la Grande Séparation entre le réel et l’abstrait et celle de l’épanouissement de ce dernier.1 » « Notre âme, après la longue période de matérialisme dont elle ne fait que s’éveiller [nous sommes en 1910…. est-ce que cela a changé depuis?], recèle les germes du désespoir, de l’incrédulité, de l’absurde et de l’inutile. Le cauchemar des doctrines matérialistes, qui a fait de la vie de l’univers un jeu stupide et vain, n’est pas encore dissipé. Revenant à soi, l’âme reste oppressée. Seule une faible lumière vacille comme un point minuscule dans un énorme cercle du Noir.2 » Et cette lumière, c’est la nécessité intérieure.

Moi derrière Kandinsky (le GRAND!) au Museum of Modern Art (MOMA), Moscou. Photo: Anne-Marie-Lemaire

Et le lien avec le Yoga?

J’ai trouvé quelques liens avec le yoga, dont les Yogas Sutras de Patanjali, premier « codificateur du yoga » dans lequel Patanjali décrit les moyens de dépasser les tourments du corps et de l’esprit, obstacles à l’évolution spirituelle. Dans ses écrits, c’est ce que soulève Kandisky aussi, en utilisant la peinture ou les arts pour y parvenir.
Prenons le deuxième, le troisième et le quatrième sutra de Patanjali:

Yogascitta vritti nirodhah = le yoga est la maîtrise des fluctuations de la pensée
Tada drastuh svarupe vasthanam = cet état constitue la véritable nature de l’âme incarnée, le SOI
Vritti sarupyamitaratra = dans le cas contraire, l’âme s’identifie aux sollicitations du mental 3

Patanjali détaille ensuite ces perturbations du mental, qui, à quelque part, nous projette dans un déséquilibre. Le yoga permet de nous équilibrer à plusieurs niveaux : physique, mental, émotionnel et spirituel. Pour Kandinsky, la couleur est comme la vie, contrastée. Le but dans la vie de l’homme est de créer un équilibre entre les antagonismes perpétuels (guerre-paix, naissance-mort, etc.) et celui de l’artiste est de démontrer qu’il a compris ce but en équilibrant ses couleurs sur le support. La peinture est donc ici un moyen d’y parvenir. Le yoga est aussi un système qui utilise plusieurs moyens pour s’équilibrer et se connecter à notre nature profonde, le SOI comme le prétend Patanjali.

Kandisky se réfère aussi à l’âme. Il prétend, comme il a été question plus haut, que l’artiste doit laisser exprimer son âme sur le support de façon intuitive. Le concept de l’âme peut ici être interprété comme la voie divine qui s’exprime en nous, dans la couche (ou Kosha) Anandamaya Kosha, enveloppe de béatitude et de félicité présente en chaque être humain selon la philosophie du Vedanta. Cette couche ou corps contient  » […] l’âme, transporteur et le Soi profond, véritable nature de notre être, l’observateur non teinté par ce qui est vécu. Le causal est ce qui concerne la cause et l’effet, l’acte et ses conséquences.4″  Il y a ainsi un parallèle intéressant entre ce kosha et ce que Kandisky nomme la nécessité intérieure. D’entrer en vibration avec cette couche ou enveloppe présente n’est pas chose évidente pour le commun des mortels. L’art, comme le yoga, peut permettre d’y arriver. Iyengar soutient que le yoga est la vue de l’âme (« the sight of the soul 5 »)… comme l’est la peinture pour l’âme de l’artiste, selon la vision de Kandinsky. « L’artiste est la main qui, par l’usage convenable, de telle ou telle touche, met l’âme humaine en vibration. Il est donc clair que l’harmonie des couleurs doit reposer uniquement sur le principe de l’entrée efficace avec l’âme humaine. Cette base sera définie comme le principe de la nécessité intérieure.6 » Dans le yoga, plusieurs moyens stimulent les cinq enveloppes ou couchent composant l’entité humaine avec les différents pans de yoga (asana, pranayama, bhakti, raja, jnana, nada, karma, laya, kundalini, kriya). Ils ont chacun leur utilité, mais convergent tous vers un même objectif: la conscience pure, l’union. De leur côté, les artistes, pour créer, sont en état de conscience pure, lorsqu’ils ne sont pas dans l’analyse de leur pratique. Leur travail est souvent très intuitif: une idée émerge sans parfois être en mesure de l’expliquer et ils tentent de l’exprimer par divers moyens. Du moins, c’est ce que me confirme les artistes que je côtoie. C’est pourquoi, souvent, leur travail reste incompris des spectateurs qui réalisent un siècle plus tard l’importance de leur vision souvent d’avant-garde. Par exemple, Kandinsky pressentait la réception du public quant à son travail vers l’abstraction: les humains ont toujours associé les couleurs et les formes à la tangibilité des choses de la vie courante. Ils ne comprendront pas qu’il faut s’inspirer de la couleur et des formes pour qu’ils puissent ainsi élever leur âme aux nouvelles sensations présentées et proposées par l’artiste. Il soutient aussi que la composition symbolique, qu’il relie au monde spirituel, doit s’intégrer davantage dans le travail de l’artiste. Par le fait même, le spectateur devra revoir sa perception de la peinture pour parvenir à comprendre la voie abstraite empruntée par l’artiste et ceci lui permettra d’éveiller sa propre âme.

Alfred Laliberté, Le Fils de ses oeuvres, Vers 1926, Plâtre, 147 x 125 x 73 cm, Musée d’art de Joliette. Photo: Patrick Altman, Musée du Québec (aujourd’hui MNBAQ)

Pour terminer, je souhaite revenir sur une oeuvre d’un sculpteur québécois sur lequel j’ai étudié durant mes études en muséologie. Cette oeuvre est imprégnée dans ma tête depuis quelques années, et elle me suit encore aujourd’hui. Elle résume bien le travail que fait sur moi la pratique du yoga et les écrits de Kandisky. Il s’agit du Fils de ses oeuvres du sculpteur québécois Alfred Laliberté (1878-1953). Ici, l’artiste se sculpte lui-même dans le roc. « À l’aide de son ciseau et de son maillet, il [Alfred Laliberté] travaille, il sculpte, enlève tout ce qui est trop matériel autour de lui, pour en sortir un jeune homme idéalisé. C’est peut-être dans un autre ordre d’idées, un jeune homme né de famille obscure qui arrive, par son talent, son travail, sa persévérance à se faire un chemin parmi les hommes. (..) Le destin n’y est pour rien. La volonté est tout 7. » Comme l’artiste se sculpte lui-même, avec le yoga, je plonge de plus en plus en moi, dans les couches subtiles, j’épure, je me fais un chemin pour me découvrir tel que je suis, dans la vérité, dans la lumière comme dans la noirceur afin de trouver cette nécessité intérieure, pour reprendre le concept de Kandisky.

 

 

1 Wassily Kandisky, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, édition établie et présentée par Philippe Sers, Paris, Denoël, 1989, p. 86
2 Ibid, p. 52-52
3 Hervé Blondon, Livre théorique de l’École Satyam de Hatha Yoga, École Satyam de Hatha Yoga, Montréal, 2011, p. 344. Pour plus de précisions sur les Sutras de Patanjali, lire Swami Satyananda Saraswati, Four Chapters on Freedom, Munger, Bihar, Yoga Publications Trust, 2013 (plusieurs éditions dont la première date de 1976), 396 pages.
4 Hervé Blondon, Ibid, 124. Pour plus de précisions sur les Koshas, vous pouvez lire aussi la section Taittiriya dans les Upanishads. Une version à lire, celle de Martine Buttex, Les 108 Upanishads, Paris, Éditions Dervy, 2012, 1334 pages.
5 B.K.S. Iyengar, The tree of Yoga, Londres, Harper Thorsons, 2013, p.83
6 Wassily Kandinsky, Ibid, p.112
7 Odette Legendre, Laliberté, Montréal, Fides, 2001, p. 113.

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Julie Jignasa

Julie Jignasa

Julie Legault ou Jignasa est passionnée de yoga et est diplômée de L’École de Hatha yoga Satyam. Elle pratique le yoga depuis plus de 15 ans. Elle a séjourné dans des ashrams Satyananda en Australie, Nouvelle-Zélande et en Inde. C’est à ces endroits qu’elle fut initiée au style de vie « yogique » et qu’elle y a entre autres découvert le Kirtan, chant de dévotion, qu’elle pratique régulièrement. Elle enseigne le yoga chez Soham Yoga et en privé. Julie a aussi été agente de développement culturel à la Ville de Montréal pour le réseau Accès culture pendant 9 ans. Elle a fait des études universitaires en histoire de l’art, communication et muséologie. Tout comme le yoga, l’art est pour elle une façon de se connecter à soi, à sa nature profonde, de même qu’aux autres.
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